Le cassé bleu. René Char

Dans ses échanges avec Nicolas de Staël, René Char utilisa le terme de cassé bleu. Plusieurs années plus tard, on lui demanda ce qu’était ce cassé bleu identifié aux tableaux de Staël. Voici la réponde de René Char.

Chère Madame,

Ne gonflons pas les énigmes, elles deviennent des mystères ou lorsqu’elles sont élucidées, elles déçoivent. Cependant, vous vous prêtez à un jeu très intéressant et fort amusant.

Ce cassé-bleu fut un sujet de débat intérieur sans fond mais d’une richesse espérante. Ce cassé-bleu nous ressemble à tous.

C’est vous qui parlez d’autre dimension mais vous ne croyez pas si bien dire. Nicolas de Staël a su parcourir un monde de couleurs qu’il ne voyait certainement pas vraiment: il les sentait. Quand nous en parlions cette dimension nous apparaissait comme une caresse au delà des yeux. Le cassé-bleu était là, distinct, au milieu de la mer rouge, du ciel jaune ou encore vert et des tables violettes. Après cette considération, «on est comme différent» disait Nicolas.

Madame, pour approcher le cassé-bleu, celui par exemple du ciel infini, prenez une toile de Nicolas de Staël, comme «les barques dans le port» ou «les mouettes», ou bien encore tout autre chose «l’Empire des Lumières» de Magritte. Mettez outrageusement l’oeuvre à l’envers, tête en bas, posez-la, reculez-vous et asseyez-vous confortablement bien en face. Et regardez.

Le cassé-bleu, c’est lorsqu’inéluctablement votre esprit s’approche de la toile et vous donne envie de vous asseoir sur le cadre au bord du ciel à l’envers, les pieds dans le vide, qu’en quête de suspension vous vous jetez du bord du cadre dans un besoin de désaltération et que cette situation vous procure un bien-être infini. Le cassé-bleu c’est l’infini.

Quand on voit ainsi le cassé-bleu, on ne cherche plus à le démystifier. Mais il y a mille manières de le rencontrer. A chacun la sienne, à chacun sa palpable. Il appartiendra à la délicatesse de l’esprit d’en faire son orthèse.

René Char.

in Dialogus